Nous avons demandé à 3 financiers reconvertis dans la gestion des cryptomonnaies de nous exposer leur point de vue sur ce monde aujourd’hui en effusion. Surprise, leurs observations sont empreintes de réalisme et excluent toute forme de far west réglementaire ou économique. Entretien mené par Tigrane Kibarian auprès de Karim Sabba, Zahreddine Touag et Charlie Meraud, animateurs de la formation Bärchen « Bitcoin, ICOs et l’écosystème des cryptomonnaies ».  

 

Les smart contracts et Ethereum ont d’emblée conquis le public des technophiles. Comment l’expliquez-vous ?

Avant les smart contracts, on avait Bitcoin et quelques blockchains similaires qui ont permis d’expérimenter et d’étudier le concept de registre décentralisé. En 2014, Vitalik Buterin va plus loin avec Ethereum et propose une plateforme qui permet de créer et de gérer des contrats qui s’exécutent sans intervention humaine : les smart contracts. En 2017, le cas d’usage le plus répandu de ces smart contracts était la levée de fonds par génération de jetons (ou ICO) du fait de sa facilité d’implémentation. Les montants levés par cette méthode ont littéralement explosé en 2017, représentant 40 fois le montant total levé en 2016. Certains projets, encore très jeunes, ont pu lever des dizaines voire des centaines de millions d’euros en cryptomonnaies tels que Tezos, Bancor et Filecoin, pour n’en citer que quelques-uns.

Par ailleurs, le nombre de développeurs travaillant sur cette technologie ne cesse de croître du fait de la simplicité d’adaptation au langage Solidity, Serpent et LLL (Low-level Lisp-like Language), permettant de travailler sur la plateforme Ethereum. Ces trois langages, respectivement proches de JavaScript, Python et Assembly déjà connus des développeurs, facilitent l’entrée de nouveaux acteurs dans la communauté Ethereum, ce qui permet d’accélérer la création de projets sur la plateforme.

Enfin, la blockchain et les smart contracts ont des applications infinies dans tous les secteurs. De la finance à l’assurance, en passant par la logistique ou la publicité en ligne. En France, AXA lançait Fizzy fin 2017, un projet-test d’assurance contre les retards d’avion sur la blockchain Ethereum. Sans compter les barrières technologiques, encore existantes, affectant le paiement de la prime (qui doit aujourd’hui passer par de l’euro), le produit fonctionne et n’a de limites que la scalabilité du protocole Ethereum.

 

Les marchés financiers semblent être une application toute trouvée pour la blockchain. Or l’initiative groupée R3 a été donnée un temps pour moribonde avant de regagner en crédibilité. Quels éléments peuvent expliquer le retard à l’allumage de l’industrie financière ?

En juillet 2017, nous avons créé l’Association Française pour la Gestion des Cybermonnaies dans le but de fédérer tous les acteurs financiers de la Place de Paris et d’étudier cette technologie et les applications possibles dans la finance et la gestion d’actifs. Nous avons pu rencontrer de nombreux directeurs des plus grandes banques françaises, des cabinets d’audit, d’avocats, ainsi que des banques dépositaires.

Il est évident que tout projet relatif à la blockchain et aux cryptomonnaies intéresse ces institutions mais elles ne voient pas encore comment les intégrer à leur chaîne de valeur sans mettre leur activité à risque. Lancer un Proof-of-Concept blockchain/crypto aujourd’hui présente un risque de réputation, de sécurité et de réglementation majeur.

Ces institutions prennent donc le temps d’étudier très clairement les besoins qu’elles peuvent avoir avant de lancer des groupes de travail sur le sujet. C’est une bonne chose car cela augmente leurs chances de succès et la rapidité d’application du projet. En revanche, elles se donnent moins l’occasion d’explorer et de proposer des produits et business models réellement disruptifs.

En France, ce retard de l’industrie financière est, néanmoins, en train de se réduire avec des projets lancés en interne et très spécifiques portant notamment sur le transfert de titres.

 

La conservation des crypto est un véritable challenge. Là où certains voient une nouvelle frontière, d’autres ont plutôt une impression de far west. La sécurité des actifs avec des coffres-forts fiables n’est-elle pas la condition sine qua none du développement de l’écosystème ?

Les cryptogeeks de longue date se souviendront de la faillite de MtGox qui gardait des centaines de millions d’euros en bitcoins pour ses clients et l’actualité récente de CoinCheck rappelle tristement le problème de la centralisation des clés privées.

La confiance dans ces nouveaux cryptoactifs ne passera que par le développement d’outils de qualité et par l’éducation de ses utilisateurs. Ledger, leader mondial de la sécurité des cryptoassets, domine le marché avec ses wallets hardware Ledger Nano S et Ledger Blue et développe une offre corporate appelée Ledger Vault. Coinbase suit le leader français avec Coinbase Custody.

Petit à petit, le marché de la sécurité et de la conservation des cryptomonnaies se structure. Seul bémol, les banques dépositaires traditionnelles tardent à mettre un pied dans ce métier. Tant que les cryptomonnaies ne sont pas qualifiées d’instruments financiers, ces banques n’ont aucune obligation de conservation à ce jour et donc ne s’y risquent pas.

 

La blockchain découle d’une idéologie libertarienne mais ne pose-t-elle pas un problème de fond pour les libertés civiques de tout un chacun ?

Effectivement, Bitcoin et les projets qui ont suivi prennent racine dans le cryptoanarchisme qui vise, grâce à la cryptographie, à garantir le secret et la vie privée sur Internet et à décentraliser tout type de service et d’application passant par Internet. Cela peut faire écho à l’action d’Edward Snowden ou à WikiLeaks sauf qu’avec la blockchain et les cryptomonnaies, on n’est pas dans la dénonciation violente d’un système auquel on n’adhère pas mais dans la proposition d’une alternative et de la reprise de contrôle de ses données et de ses capitaux par la même technologie.

Aujourd’hui, la blockchain peut, entre de bonnes mains, améliorer le niveau de vie de millions de personnes à travers le monde. Le vrai sujet est, au contraire, la création de libertés excessives qu’il est nécessaire d’étudier. Les autorités ont notamment dans leur giron la lutte anti-blanchiment et le financement du terrorisme. Les cryptomonnaies peuvent faciliter des activités criminelles mais au même titre que des outils financiers et légaux déjà existants. Il convient donc de les encadrer de façon intelligente.

En termes de droits civiques, des applications qui s’appuient sur la technologie blockchain peuvent améliorer la transparence d’élections, d’organismes de gouvernance ou encore du financement de campagnes électorales, par exemple.

 

La concentration des miners ne pose-t-elle pas un risque systémique sur l’écosystème ?

La centralisation des miners est un problème qui va à l’encontre de l’idée originale de Bitcoin. Plus de 50 % du matériel de minage est en Chine. Les économies d’échelle et la spécialisation territoriale ont naturellement motivé ce phénomène. Théoriquement, on peut imaginer des tentatives d’attaque contre le réseau Bitcoin sauf que la réelle innovation dans le projet de Satoshi Nakamoto est d’avoir créé un système où tous les participants ont un plus grand intérêt à respecter les règles qu’à les briser.

Essayer d’attaquer le protocole Bitcoin et réussir entraînerait une perte de confiance dans l’entièreté du réseau et donc annihilerait toute possibilité de profits futurs, la baisse du prix des bitcoins détenus par les miners et la perte de valeur du matériel nécessaire au minage.

En revanche, il est vrai que le système est encore imparfait et doit être amené à évoluer pour le mieux. Les meilleures propositions viendront de l’écosystème et commencent déjà à voir le jour avec le Lightning Network sur Bitcoin, le possible passage au Proof-of-Stake sur le réseau Ethereum, etc.

L’action du gouvernement chinois contre les miners aura une conséquence certaine sur l’écosystème et peut permettre de rebattre les cartes en termes de concentration. Cela peut motiver d’autres acteurs à se lancer dans cette activité dans d’autres régions du monde et ainsi réduire le contrôle de ces mastodontes chinois. Le Canada semble être une possibilité déjà étudiée par Bitmain, un des plus gros miners au monde, et d’autres devraient suivre cette voie.

 

Les régulateurs semblent attentifs mais quelque peu attentistes et ne réagissent que dans l’urgence face aux risques de dérive immédiats des applications de la blockchain. Y voyez-vous le signe d’une certaine frilosité ou la volonté délibérée de favoriser l’investissement dans cette technologie prometteuse afin qu’elle trouve ses usages ?

En France, l’Autorité des Marchés Financiers suit de près le sujet des cryptomonnaies et réagit régulièrement aux évolutions de cet écosystème. Sa priorité au dernier trimestre 2017 semblait être la montée des ICOs en France. A juste titre, puisque l’AMF doit garantir la protection du petit porteur français facilement exposé à ce type d’opérations, qui présente un fort risque de perte en capital.

Le régulateur français a donc lancé une consultation publique portant spécifiquement sur les ICOs et propose 3 axes de travail : la promotion d’un guide de bonnes pratiques, appréhender les ICOs comme des offres de titres au public ou proposer une nouvelle législation spécifique aux ICOs.

Contrairement à d’autres pays, la France semble vouloir créer un dialogue et réfléchir de façon positive à l’encadrement de cet écosystème. Nous n’y voyons pas là un frein mais bien une volonté de proposer des axes intelligents qui se différencient des démarches de ses comparses américains ou chinois.

Toutefois, l’AMF, comme d’autres régulateurs européens ou internationaux, a les mains liées. Tant que les cryptomonnaies ne sont pas qualifiées juridiquement (instrument financier, autre actif, monnaie, etc.), relativement peu de décisions peuvent être prises et l’écosystème tourne au ralenti. Il en va de la compétitivité de l’Europe, et particulièrement de la France, d’accélérer les décisions prises sur ce sujet pour favoriser les investissements institutionnels dans cette technologie.

 

Vous gérez un portefeuille de cryptomonnaies en compte propre depuis 2016, quelles évolutions majeures avez-vous vues dans ce marché en 2017 ?

L’année 2017 était dense en annonces majeures pour le marché des cryptomonnaies. Tout d’abord, Consensys, installé à Paris depuis quelques semaines, a annoncé dès février 2017 des partenariats avec près de la moitié des entreprises du Fortune 500 pour développer des projets sur la plateforme Ethereum. Les ICOs se sont imposées comme un nouveau moyen de lever des fonds avec des montants proches des levées en capital-risque. On a également assisté à la multiplication des forks sur Bitcoin (Bitcoin Cash, Bitcoin Gold, Bitcoin Unlimited, etc.) et à l’envolée de plusieurs « privacy coins » en fin d’année.

Toutefois, les ICOs qui offrent directement sur le marché secondaire des rendements à trois voire quatre chiffres se font de plus en plus rares depuis le dernier trimestre 2017. La multiplication des projets noie l’investisseur, avisé ou pas, dans des centaines de projets plutôt similaires et les idées réellement disruptives sont plus difficiles à isoler.

Les forks sur Bitcoin semblent, souvent, être des manipulations de marché s’appuyant sur l’investisseur néophyte pour générer de forts rendements à court terme sans forcément proposer de réelle amélioration du protocole Bitcoin.

Enfin, l’envolée des « privacy coins » tels que Dash, Monero, Hush, Zcash, Zcoin, Zclassic semble être liée au réveil des régulateurs internationaux sur Bitcoin et ses capacités. De nombreux investisseurs préfèrent des cryptomonnaies complètement anonymes contrairement à Bitcoin qui n’est en réalité que pseudonyme.

 

Qu’en est-il des investisseurs institutionnels aujourd’hui ? Quels sont les freins majeurs à leur entrée dans ce marché ? Comment voyez-vous leur arrivée dans un monde dominé jusqu’à il y a peu par des investisseurs individuels ?

En Europe, les investisseurs institutionnels pariant gros sur les cryptomonnaies se font encore discrets contrairement aux États-Unis. De l’autre côté de l’Atlantique, de nombreux fonds de capital-risque, tels que Sequoia, Andreessen Horowitz ou Union Square Ventures, investissent massivement dans des hedge funds dédiés aux cryptomonnaies tels que Polychain ou Metastable. D’anciennes stars de la finance, comme Mike Novogratz, se reconvertissent dans cette nouvelle classe d’actifs et Goldman Sachs réfléchit à créer un desk de trading de cryptomonnaies à New York.

En Europe, plusieurs freins ralentissent encore l’entrée d’investisseurs institutionnels connus dans ce marché. Tout d’abord, il existe encore relativement peu d’acteurs régulés, avec un track record solide, proposant de la liquidité aux investisseurs professionnels. Les perspectives des cryptomonnaies et leur valorisation sont également des points bloquants à l’investissement. Enfin, la régulation, encore floue, et la sécurité, encore peu maîtrisée, retardent d’autant plus l’arrivée des grands assureurs, banques privées, family offices et autres sur ce marché.

Leur entrée, même progressive, est nécessaire pour professionnaliser ce marché et ainsi réduire les dérives portées par des acteurs douteux profitant du manque de connaissance des investisseurs actuels. Par ailleurs, l’arrivée de stratégies d’investissement professionnelles et des outils correspondants (les contrats futures lancés par le CME et le CBOE fin 2017, par exemple) devraient aider à réduire la volatilité et asseoir le statut des cryptomonnaies comme classe d’actifs à part entière.