La blockchain est certes une révolution qui a soulevé beaucoup d’espoirs. Comme Internet en son temps, cette technologie va-t-elle décevoir à court terme avant de dépasser les attentes à moyen et long terme ? Un peu de recul et une mise en perspective historique, règlementaire et économique nous permettent de recadrer les débats. Un entretien que Tigrane Kibarian a mené avec Christophe Chouard.

 

Les smart contracts et Ethereum ont d’emblée conquis le public des technophiles. Comment l’expliquez-vous ?

Il n’y a pas que les technophiles qui ont été conquis ! Intégrer des smart contracts à une blockchain permet d’automatiser en toute sécurité l’exécution de contrats de toute nature entre deux ou plusieurs contreparties. Tout langage juridique qui peut s’écrire sous la forme d’instructions du type « s’il se passe telle chose, alors on fera ceci, ou on fera cela dans le cas contraire » peut faire l’objet d’un smart contract. En finance, de substantielles économies peuvent par exemple être réalisées sur les instruments dérivés traduits sous forme de smart contracts. Les confirmations et les réconciliations sont alors automatisées. Les observations à des dates prévues de données de marché comme des taux Libor ou des taux de change, ainsi que les transferts d’argent qui en découlent, sont également automatisés de manière sécurisée, fiable et infalsifiable. Enfin, le reporting au régulateur pourrait être évité en lui donnant un accès en lecture à la blockchain.

 

Les marchés financiers semblent être une application toute trouvée pour la blockchain. Or l’initiative groupée R3 a été donnée un temps pour moribonde avant de regagner en crédibilité. Quels éléments peuvent expliquer le retard à l’allumage de l’industrie financière ?

Toute innovation passe par des phases d’euphorie, de déception puis de réalisme, qui donnent enfin naissance à des progrès tangibles, c’est normal. Cela a été par exemple le cas de nombreuses fois durant ces dernières décennies pour l’intelligence artificielle ou à la fin des années 90 pour l’e-commerce sur Internet. Concernant R3, l’idée est de faciliter les échanges interbancaires dans 3 domaines essentiels que sont les transferts d’argent, de titres et les dérivés. Leur plateforme Corda sert précisément à éliminer les coûts de réconciliation en partageant les données de ces transactions, évitant ainsi aux banques participantes d’avoir à maintenir chacune sa propre base de données. Il est néanmoins compréhensible que les banques, à la fois partenaires et concurrentes, hésitent entre maîtriser la technologie elles-mêmes et la sous-traiter à un tiers, même si ce tiers est un consortium créé par elles. Le retard s’explique également par l’absolue nécessité de passer au préalable par des tests rigoureux et de bien réfléchir aux nombreuses alternatives possibles.

 

Certaines applications physiques de la blockchain semblent prometteuses, notamment celles liées à la propriété, physique comme intellectuelle. Que pensez-vous des applications possibles à la logistique, à la sécurité ou encore à la préservation de l’environnement ?

Effectivement, à chaque fois qu’on a besoin de connaître l’historique de « qui a transféré quoi à qui », ou « qui ou quoi est passé par où », ou « quelles ont été les données mesurées par tel ou tel capteur », il peut être pertinent d’organiser l’administration de telles données dans une blockchain. En logistique, et en particulier dans le domaine du financement des stocks, il peut être utile d’enregistrer de manière sécurisée l’historique de paramètres clés, tels que température et hygrométrie d’une cargaison de céréales, et ainsi améliorer son financement. Dans le domaine de la propriété intellectuelle, régler de manière automatisée les droits d’auteur à chaque fois qu’une chanson ou un film est vu en streaming permet d’améliorer le service de la Sacem, ou d’adapter celui-ci aux nouveaux usages et modes de consommation. Pour l’environnement, l’enregistrement dans une blockchain de l’énergie produite par mon panneau solaire m’encourage à m’équiper, car j’ai désormais confiance dans le fait que mes revenus correspondant à l’électricité vendue à EDF seront conformes à l’énergie réellement produite, sans falsification possible.

 

La conservation des crypto est un véritable challenge. Là où certains voient une nouvelle frontière, d’autres ont plutôt une impression de far west. La sécurité des actifs avec des coffres-forts fiables n’est-elle pas la condition sine qua non du développement de l’écosystème ?

Toutes les failles de sécurité et de fiabilité ont eu pour cause la défaillance, intentionnelle ou non, d’un tiers. C’est quand même assez ironique quand on pense que les crypto-currencies ont justement été conçues pour qu’elles ne puissent pas être dérobées à l’insu de leur propriétaire et qu’on n’ait plus besoin de dépendre de quiconque, tiers de confiance ou intermédiaire, pour faire des transferts ! Les utilisateurs doivent savoir ce qu’ils veulent : si les crypto-currencies les séduisent du fait de l’absence de recours à tout tiers de confiance, eh bien qu’ils se donnent les moyens, finalement assez simples et à la portée de n’importe quel utilisateur non rebuté par la bureautique, de n’en utiliser aucun !

 

Vous êtes assez sceptique quant à l’explosion des monnaies privées introduites avec les ICOs. N’y voyez-vous pas pourtant une tendance long terme qui pourrait, sinon bouleverser, faire évoluer le capitalisme ?

Non, je ne crois pas du tout qu’on soit au début d’une tendance long terme de l’utilisation des monnaies privées, qu’elles soient crypto-currencies ou issues des ICOs. Les monnaies d’échange existent déjà, on les appelle les fiat currencies (euro, dollar, etc.). Le seul intérêt macro économique de ces nouvelles monnaies, c’est pour les pays très sous-développés, à autorités monétaires faibles ou inexistantes, en alternative au dollar. Pour les autres pays, à moins de vouloir échapper à l’impôt ou exercer des activités illicites, je ne vois pas l’intérêt. La monnaie, c’est un lien social entre les citoyens. Si nécessaire, les états ont les moyens de stopper net l’attrait des crypto-currencies.

 

La blockchain découle d’une idéologie libertarienne mais ne pose-t-elle pas un problème de fond pour les libertés civiques de tout un chacun ?

La crypto-currency découle d’une idéologie libertarienne, c’est vrai. Mais pas la blockchain ! La blockchain est juste une autre manière d’enregistrer un historique de données. Les libertés civiques ne sont à risque que si l’on peut établir une correspondance entre ces données et les identités des individus à qui elles correspondent. Comme la blockchain du Bitcoin le montre, on peut très bien envisager des systèmes pseudonymes où l’intégralité des transactions est connue de tous mais où les identités sont inconnues.

 

La concentration des miners ne pose-t-elle pas un risque systémique sur l’écosystème ?

Toute la beauté de la blockchain du Bitcoin réside justement dans le fait que les miners n’ont pas intérêt à se concentrer au-delà du raisonnable, car sinon la confiance dans la monnaie disparaîtrait et celle-ci n’aurait plus de valeur ! Donc je ne vois pas là de risque systémique.

 

Des groupes non réglementés maîtrisent la gouvernance des tokens sans aucun contrôle extérieur. Abus de pouvoir ?

Bien sûr qu’il y a abus de pouvoir ! Il est étonnant de constater que des gens se laissent berner à ce point par un tel abus ! Trop de ces tokens ne donnent droit à rien : quelle entourloupe ! Une action, elle, donne à son détenteur le pouvoir de décider de la stratégie de l’entreprise, le pouvoir de décider si les profits seront réinvestis ou distribués en dividendes, le pouvoir de décider qui en sera le dirigeant : au moins c’est clair !

 

Les régulateurs semblent attentifs mais quelque peu attentistes et ne réagissent que dans l’urgence face aux risques de dérive immédiats des applications de la blockchain. Y voyez-vous le signe d’une certaine frilosité ou la volonté délibérée de favoriser l’investissement dans cette technologie prometteuse afin qu’elle trouve ses usages ?

Il est très important de distinguer les crypto-currencies et la technologie blockchain. Concernant les crypto-currencies, les différentes autorités à travers le monde ont en effet eu des réactions contrastées face à cette nouveauté. La France a d’ailleurs indiqué fin 2017 qu’elle souhaitait mettre ce sujet à l’ordre du jour du prochain G20 afin d’améliorer la coordination internationale. Concernant la technologie blockchain, c’est très différent. Selon les secteurs économiques concernés, les autorités la laissent trouver sa place ou bien adaptent le cadre juridique et réglementaire pour en autoriser son utilisation et la rendre opposable aux tiers. Je pense en particulier à la France qui a modifié fin 2017 son Code Monétaire et Financier pour autoriser l’enregistrement de la détention des actifs non cotés dans une blockchain.

 

Les frontières, douanes et fiscalités restent nationales alors que les cryptomonnaies échappent aux 3. La gouvernance mondiale n’est-elle pas mal préparée pour cette nouveauté ?

La gouvernance mondiale est en effet mal préparée à cette nouveauté, mais il ne lui faudra que peu de temps pour s’y adapter : les enjeux sont trop importants. Vouloir échapper à l’impôt est une utopie : sans impôt, pas de service public. Même le plus illuminé des citoyens, le plus libertaire, le plus sensible à la théorie du complot, est un utilisateur des services publics. Je suis convaincu qu’il réfléchirait à deux fois si ceux-ci venaient à disparaître. Je ne crois pas du tout que les fanatiques des cryptomonnaies souhaitent revenir au chacun pour soi qui prévalait du temps du far west ! Quant à la possibilité de transférer de la monnaie en temps quasi réel et en toute sécurité, précisément l’un des attraits des cryptomonnaies, je suis convaincu que les banques centrales vont très prochainement s’organiser pour que cela soit également possible pour les fiat currencies. Un crypto-euro, échangeable à tout moment contre un euro (parité fixe), ne sera jamais qu’un euro !